| |
Au moment où
la communauté européenne est sur le point de ratifier une
constitution qui sanctuarise la loi du marché, et ce en l'absence
d'assemblée constituante (Le monde diplomatique de janvier 2004),
élargissons notre point de vue à certains faits de l'histoire
contemporaine.
Entre 1917 et 1920, Rudolf Steiner lance son mouvement pour la «
tri articulation ». Comme Marx qui vivait en Angleterre à
l'époque l'avait analysé, Steiner observe qu'à l'Ouest,
particulièrement dans le monde anglo-saxon, l'économie marchande
depuis longtemps domine l'État et la culture. Au même moment,
à la suite de la révolution d'octobre, les bolcheviques
mettent en place une société dans laquelle la culture, au
nom de l'idéologie marxiste, prend le contrôle de l'État
et de l'économie. Dans le même temps la montée du
nazisme, dans le pays même où Steiner a lancé son
mouvement pour la « tri articulation » est une variante plus
singulière du même type de prise de pouvoir. Dans tous les
cas, l'empiétement d'une sphère sur les autres conduit à
des déséquilibres dramatiques …
Si les sociétés humaines
se sont organisées pour faire face aux nécessité
quotidiennes, elles le sont plus encore par les idées sur la façon
de procéder.
L'histoire montre l'importance du mouvement des idées et ceci doit
conduire à la certitude selon laquelle non seulement la personne
humaine n’est pas réductible aux seules conditions matérielles
de son existence, mais de plus, elle ne sera satisfaite de son organisation
sociale que si celle-ci embrasse aussi les autres dimensions de son être,
qui peuvent s'envisager sur la base de ces trois éléments
essentielles : la pensée, le sentiment et la volonté.
la société aussi peut-être envisagé d’un
triple point de vue. Il ne s'agit pas de découper le tout social
en trois parties, mais de le rattacher à trois principes, chacun
étant souverain dans son domaine:
- une sphère dite culturelle, immédiatement liée
à la vie de l'esprit et à ses créations.
- la sphère politique organise le champ juridique, l'État
en est le garant.
- la sphère économique se préoccupe de toutes les
activités de production et d'échanges, de biens de services
et de valeurs.
En ce qui concerne les trois domaines de « l'organisme social »
nous notons que les valeurs emblématiques de la république
les définissent et les contiennent parfaitement :
La liberté doit nécessairement présider à
la vie de l’es¬prit, à la sphère culturelle.
Chacun aspire à l'égalité devant la loi et devant
la justice. l'État devrait, dans la vision de Steiner, voir sa
mission réduite à la protection du droit et des citoyens
et à la mise en oeuvre des lois, être le garant impartial
et incontesté du droit et de la justice.
S'il considère maintenant la fraternité comme le principe
directeur de l'économie c'est que les concepts de partage, de réciprocité,
de co responsabilité qu'elle contient lui paraissent de nature
à répondre beaucoup plus adéquatement aux besoins
des hommes. Etant donné la complète interdépendance
des protagonistes dans cette sphère de la production, des échanges
et de la consommation, l’égalité à cet endroit
ne peut être qu'une abstraction, et la liberté à l'origine
du vol ou de la spoliation.
Pour être réellement féconds, ces trois grands principes
fondateurs de la république doivent s'appliquer à leur domaine
propre, si on intervertit l'ordre des valeurs, le chaos s'empare de la
société, « Le mal est un bien qui n'est pas à
sa place ».
Ainsi par exemple, la liberté sans frein appliquée au domaine
de l’économie a des conséquences insupportables pour
le corps social, le libéralisme a crée plus de pauvreté
et de misère que cela n'est tolérable. Mais il en va de
même si l'on veut soumettre l’économie à un
principe d'égalité. On l'a vu historiquement le pouvoir
pris en otage, par la prédominance de l'économie dans le
premier cas, ou par la prédominance d'une idéologie emprisonnant
l'État dans le second, prive la sphère culturelle de la
liberté dont elle a besoin pour remplir sa mission de fécondation
et de renouvellement de la société, engendrant un déséquilibre
toujours plus grand.
L’État ainsi confisqué sera juge et partie dans toutes
les activités et aura perdu toute capacité d'arbitrage dans
le domaine qui est vraiment le sien par nature: le droit.
On peut observer que l’application du principe d'égalité
au domaine de l’esprit serait tout aussi dénuée de
sens que celui de la liberté au domaine du droit.
Dans nos pays s'exerce encore et toujours la pression pour qu'au nom de
la «liberté » de l'entreprise on s'efforce de rogner
les protections assurées par la loi.
Or la liberté ne saurait prétendre « faire la loi
» à la place de l'égalité dans la sphère
du droit, pas plus qu'elle ne peut s’imposer comme principe conducteur
de l'économie alors que c'est l'objectivité des besoins
et les capacités d'y répondre qui en sont le moteur réel.
Par contre, il est non moins évident que sans imagination créatrice,
sans volonté de recherche, sans faculté d'initiative, sans
capacité de jugement sur les choses et sur les êtres, la
vie économique, comme la sphère du droit, sont atteintes
de paralysie.
De tout temps l'homme et la société se sont transformés,
mais l'époque actuelle, mère de la quantité, est
le siège de tant de transformations qu’il en résulte
plus de conflits sociaux que nous ne semblons pouvoir en éponger.
Au chapitre des transformations sociales il faut en noter une fondamentale,
qu'il n'est pas question d'approfondir ici, mais que l'on peut résumer
en ces termes :
En deux siècles, depuis la révolution industrielle, la rationalisation
du travail et les gains de productivité sous la pression du libéralisme
économique ont achevé d'exploser les structures et les identités
sociales qui avaient résisté au monde préindustriel.
Ce sont les transformations imposées par la pression économique
qui ont fait renoncer l'homme à ses appartenances sociales de groupe,
pour lui permettre dans le meilleur des cas d’élaborer une
identité individuelle.
De moins en moins guidé par l'instinct social collectif qui caractérisait
la société ancienne, l'homme a perdu la capacité
de former un jugement social juste à l’échelle d'une
communauté humaine plus vaste. Et les «individus» isolés
dans le monde contemporain ne disposent plus de la faculté de compréhension
de la vraie nature du lien social, qui peut être seulement comprise
dans l'appartenance respectueuse à la collectivité…
Cette perte de repères dus à la quantité des transformations,
nous a laissé en proie aux «hérésies républicaines»
suivantes:
La première hérésie
est de laisser la liberté à la sphère de l'économie.
Le champ de l'économie libérale devient celui où
la liberté de penser, la liberté sous toutes ses formes
se focalise. Du fait le champ culturel se trouve privé liberté
et celui de l'égalité juridique aussi s'en trouve perturbé
quand les acteurs du marché n’y ont plus d’autre choix
que de se soumettre à la loi du plus fort. Cela aboutit à
un détournement du bien commun. Finalement le libéralisme
spolie le bien républicain au profit d'une élite.
La deuxième hérésie non moins absolue est d'appliquer
le principe d'égalité à la sphère culturelle.
Ici c'est la société « juridique » qui intervient
dans le champ culturel. Une idéologie s'empare de l'État,
qui au service du principe d'égalité, envahit le champ culturel
et le prive de liberté. Ce faisant, l'État prive aussi le
domaine juridique d'égalité et d'autre part, prive le reste
de la société du ferment de la liberté de pensée.
C'est en général le cas des dictatures.
la troisième hérésie, est d'appliquer le principe
de fraternité, d'interdépendance, à la sphère
culturelle. Ici c'est la société « civile »
qui vient prendre en otage la liberté du champ culturel. On y trouve
confondus l'influence des sectes, et les menaces exercées par les
extrémismes religieux, tant qu'ils ne se sont pas emparés
du pouvoir de l'état. Ce phénomène encore minoritaire
aujourd'hui est portant violemment combattue par les autres « hérésies
», l'intégrisme spirituel, ou religieux expose la société
à la culture des fanatiques ou des terroristes avec les conséquences
que l'on sait.
La réalité, plus complexe que ces descriptions schématiques,
est pourtant le résultat de la confusion dans l'exercice du pouvoir
de chacune des trois sphères. Au contraire, l'exercice harmonieux
des trois principes, liberté égalité fraternité,
chacun dans son domaine, fait sans aucun doute penser à la «troïka
du disciple» et à sa généralisation au plan
collectif.
Aussi pour aller de l'avant, il est urgent de clarifier les critères,
notamment ceux de la souveraineté. Qui est souverain dans chaque
domaine ?
La liberté est souveraine dans le monde de l'esprit.
L'égalité est souveraine dans le monde juridique, l'État
doit en être le garant. Mais l'État, garant de l'égalité
souveraine n'a pas le pouvoir de faire et de défaire la loi, il
y a seulement le pouvoir de la faire appliquer. Si la démocratie
est le mode de souveraineté choisi pour une république,
c'est le peuple qui en est le souverain.
La fraternité est souveraine dans le domaine de l'économie.
Autrement dit, la liberté
est la grande loi, le principe directeur, qui s’il régit
effectivement toute la vie culturelle, pourra féconder la sphère
du droit et celle de la vie économique tout en respectant leur
autonomie. Et c'est bien la condition qu'il faut remplir pour que le principe
de fraternité puisse s'imposer durablement dans l’économie,
car les formes dans lesquelles s'inscrira cette fraternité devront
évoluer en permanence sous l'impulsion de la liberté culturelle
et de sa créativité. Ce qui par exemple, ne serait pas possible
sous le joug de la «troisième hérésie»,
tant que la fraternité s'occupe de ce que vous devez penser, comment
vous devez vous habiller, vous voiler... En un mot s'interpose dans le
champ de notre liberté culturelle, plutôt que de se réaliser
comme élément structurant, comme pierre angulaire de la
construction sociale dans la sphère de l'économie.
Pour des frères et soeurs aujourd'hui il ne suffit plus d'échanger
fraternellement des biens et des services, mais il leur faut de plus savoir
que cette activité s'inscrit de droit dans un cadre républicain
plus large, et plus encore qu'ils en soient fiers et qu'il le fasse savoir.
Dans cette perspective le rôle de la fraternité est bel et
bien de bâtir un tissu social, des entreprises fraternelles, capable
d'intégrer le travail salarié dans une dimension fraternelle
et de s'inscrire dans la société civile, et son flux commercial,
au même titre que n'importe quelle entreprise actuelle. En un mot
de devenir l'exemple vivant d'une économie où la souveraineté
fraternelle et son mode de gouvernement démocratique sont notoires
et font l'objet de publicité.
Il est important de bien comprendre
que le niveau actuel de productivité de nos sociétés,
est lié bien sûr à la rationalisation de travail,
mais surtout que chaque segment de l'économie est devenu dépendant
des autres, au niveau planétaire global. La rationalisation du
travail est la mère de la quantité et de l'abondance, mais
elle est aussi irréversiblement est indissociablement la cause
de l'interdépendance de tous les protagonistes, des producteurs
aux consommateurs.
Les gains de productivité ultra quantitatifs d'aujourd'hui sont
le résultat de deux siècles de sacrifices. Ensemble nous
pouvons engendrer de l’abondance pour tous, mais nous ne pouvons
le faire ni individuellement, ni en faisant abstraction du travail réalisé
par nos aînés. Et c'est encore là un des effets secondaires
inattendus du capitalisme, sans le vouloir, le capitalisme est le fondement
industriel de la fraternité.
« Le vrai bonheur d’un
ensemble d’hommes travaillant en commun, est d’autant plus
grand qu’est réduit le profit personnel que chacun peut tirer
de son travail, c’est-à-dire qu’il cède de son
profit à la communauté, et que ses besoins sont assurés
non par son propre travail mais par celui des autres membres de la collectivité
» R.S.
|
|